Ténébreuse, meurtrière, irrévérencieuse… La fille de la famille Addams a longtemps incarné une figure de la marginalité, très loin des héroïnes stéréotypées de la pop culture. Avec la série Mercredi, dont la saison 2 bat son plein sur Netflix, la voilà transformée en ado gothique bankable. Mais à force de lisser sa personnalité, la plateforme n’a-t-elle pas vidé Mercredi de son potentiel subversif ?
Il était une fois une petite fille qui rêvait … de meurtres ! Née en 1938, sous le coup de crayon de Charles Addams, dessinateur pour le magazine New Yorker, la benjamine de la tribu Addams investit ensuite les foyers américains en 1964, avec la série américaine éponyme en noir et blanc. À l’image de sa famille, elle challenge les normes sociales de l’époque en se comportant de façon excessivement étrange et en ayant des préoccupations morbides.
Si elle possède déjà son look caractéristique (les nattes et la robe noire), Mercredi acquiert son prénom lors de son arrivée sur le petit écran, en clin d’œil à un vers de la comptine Monday’s Child : « Wednesday’s child is full of woe », soit « l’enfant du mercredi est plein de malheur », en français. La série, et tout l’univers des Addams par la suite, fonctionne sur le mode de l’ironie. Leurs membres sont alors aux anges quand ils sont malheureux, quand il pleut ou qu’ils frôlent la mort de près !
Mercredi, l’icône gothique des années 1990
Si la personnalité de Mercredi Addams est esquissée dans la sitcom vintage, elle reste un personnage très secondaire et se comporte comme une fillette de six ans. Elle prend les adultes par la main, fait des câlins à ses parents, pleure à l’occasion… Elle ne subvertit que modérément les codes de la petite fille sage, en n’étant pas du genre à sourire par exemple.
Il faut attendre les films des années 1990, réalisés par Barry Sonnenfeld (La Famille Addams, en 1991, et Les Valeurs de la famille Addams, en 1993) et l’interprétation géniale de la jeune Christina Ricci pour voir se déployer pleinement le potentiel subversif de Mercredi.
Âgée de dix ans dans le premier film puis de douze dans le deuxième, la pré-adolescente envoie balader d’un regard glaçant toutes les injonctions liées à la féminité traditionnelle. Dans Les Valeurs de la famille Addams, Morticia Addams dit à une autre mère, à propos de sa fille : « Elle arrive à cet âge où les adolescentes n’ont qu’une chose en tête ! ». Son interlocutrice s’approche alors de Mercredi avec un petit sourire : « Les garçons ? ». Ce à quoi la jeune fille répond froidement : « Les meurtres ».

La passion de la fillette pour tout ce qui a trait aux homicides et à la noirceur, ses répliques sarcastiques et sa misanthropie affichée en font une héroïne gothique. Son look, avec ses cheveux corbeaux, son visage pâle et ses tenues noires et blanches, en décalage avec le monde coloré de ses congénères, soulignent sa non-conformité aux normes en vigueur.
Les films confrontent aussi Mercredi à un potentiel intérêt amoureux, qui lui demande naïvement si elle aimerait se marier et avoir des enfants plus tard. Sa réponse ? « Non », tout simplement. Avant d’ajouter qu’elle pourrait tuer son mari, si elle le voulait ! Des héroïnes Disney, aux innombrables teen drama centrés sur les triangles amoureux, les représentations féminines sur les écrans ont longtemps été désespérément uniformes et hétéronormatives, et dans une certaine mesure, le sont encore aujourd’hui.
Autant dire que le personnage de Mercredi — son honnêteté, ses centres d’intérêt peu catalogués féminins, sa grande intelligence, sa confiance en elle — ont représenté une immense bouffée d’air frais pour les filles qui ne se retrouvaient pas dans les héroïnes girly, solaires ou maladroites de la pop culture.
Le relooking version Netflix de Mercredi
En 2022, quand Netflix lance la série Mercredi, en partie réalisée par Tim Burton, le roi gothique d’Hollywood, on est légitimement très excitées à l’idée de découvrir une nouvelle itération de cette icône de la contre-culture. Cette fois, Mercredi est une adolescente de 16 ans, incarnée par Jenna Ortega.
Si on retrouve le look signature — visage pâle, nattes noires et looks gothiques — ses costumes (comme la petite robe noire de l’épisode du Bal) la féminisent et la glamourisent comme jamais auparavant. Si Jenna Ortega est la première actrice latina à incarner Mercredi (et ça, c’est très cool), avec son visage de poupée, sa taille mannequin et sa peau claire, elle correspond tout de même aux standards de beauté en vigueur.
La fille de la famille Addams évolue désormais dans un pensionnat prestigieux, la Nevermore Academy, réservé aux personnes possédant des pouvoirs surnaturels. L’univers est calqué sur celui de la saga Harry Potter, tout en lorgnant du côté d’une tendance très populaire chez les jeunes femmes : la Dark Academia.
Apparue sur Tumblr à la fin des années 2010, avant de gagner TikTok, le terme désigne des récits se déroulant dans des universités néo-gothiques. En bonne héroïne dark academia, Mercredi a donc une passion pour la littérature (elle écrit un roman), les monstres et l’uniforme blazer / jupe.
Pour la première fois, Mercredi possède aussi des pouvoirs identifiés : le jaillissement du surnaturel est plus chaotique et ambigu dans les autres itérations de La Famille Addams. Ici, elle évolue dans un univers où tous ses camarades en ont aussi. Autrefois unique en son genre, Mercredi a été transformée en une héroïne young adult, calibrée pour le marché actuel. Elle est ainsi réduite à être seulement un peu plus bizarre et asociale que les autres Marginaux.
Un autre choix narratif de la part des créateurs Alfred Gough et Miles Millar a été très décrié : celui lui donner à Mercredi deux intérêts amoureux dans la saison 1. De Buffy Summers à Elena Gilbert dans Vampire Diaries, l’adolescente rejoint ici la longue liste des héroïnes fantastiques faisant face à un premier amour monstrueux.
Avec ces intrigues inutiles, Netflix enlève à Mercredi l’une de ses caractéristiques les plus subversives : son refus catégorique de plonger dans des relations romantiques hétérosexuelles. Enfin, la série transforme le personnage en une enquêtrice qui s’oppose au camp du Mal, une sorte d’anti-héroïne à la Dexter : psychopathe, mais pas trop.


Une anti-héroïne édulcorée mais nécessaire
Alors, la figure autrefois subversive et radicale de Mercredi a-t-elle été complètement absorbée par le capitalisme et les trends des réseaux sociaux, comme avec la scène de danse de la saison 1 ? Dans un entretien accordé à Harper’s Bazaar, en 2025, Jenna Ortega confiait sa souffrance face à la popularité soudaine de la série et ses doutes quant à sa récupération capitaliste : « Si l’on pouvait parler à tout le monde comme Mercredi, en disant ce que l’on pense vraiment, ce serait génial ! Elle, elle se fiche de tout. C’est plutôt drôle quand on y pense. C’est une outsider, mais maintenant, elle se retrouve sur ces mugs, ces paquets de céréales et ces tee-shirts. Je me dis qu’elle aurait détesté cela ! »
La saison 2, dont les quatre premiers épisodes ont été mis en ligne le 6 août sur Netflix, a pris le parti de répondre à ces interrogations. Devenue très populaire après avoir sauvé Nevermore en fin de saison 1, Mercredi est suivie par un troupeau de jeunes fans et célébrée par le nouveau directeur, Barry Dorf. Rapidement, elle s’agace et refuse tous ces égards, allant jusqu’à brûler un portrait d’elle : « Vous pensiez que j’étais votre héroïne ? Je ne le suis pas. […] Ne me mettez pas sur un piédestal ou je le brûlerai moi-même. » Mercredi affiche donc un visage résolument plus frondeur dans cette deuxième saison.


Cela suffit-il à restaurer sa charge subversive ? La série reste lisse, prévisible et s’adresse principalement à un jeune public. Pour autant, dans notre monde néo-libéraliste, où le règne des réseaux sociaux nous rend toujours plus addict à l’approbation d’autrui, Mercredi demeure une alternative rafraîchissante. Elle reste celle qui dit : « Je n’ai pas à sourire pour toi et je n’ai pas à faire semblant d’être heureuse pour toi », comme le résume parfaitement l’actrice Joy Sunday, interprète de la sirène Bianca Barclay dans la série. Si les intrigues de la série laissent à désirer, Mercredi se taille toujours la part du lion côté répartie cinglante.
Dans une société qui inculque très tôt aux jeunes femmes de douter d’elles-mêmes et dans un pays, les États-Unis, qui s’attaque violemment aux droits des femmes, Mercredi est un contre-modèle à même d’inspirer une nouvelle génération d’adolescentes.
Honnête, tranchante, brillante, elle ne s’excuse jamais d’être qui elle est. Son anti-conformisme est peut-être moins radical qu’auparavant, mais il invite toujours à combattre les idées dominantes. Pour reprendre les mots de Greta Thunberg : « Le monde a besoin de plus de jeunes femmes en colère ». Et ce n’est pas Mercredi qui dira le contraire.



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