Le chef d’une des plus grandes entreprises russes dans le domaine spatial l’avoue : le secteur traverse une crise profonde. Entre la guerre en Ukraine et l’essor de nouveaux acteurs, il faudrait un miracle pour remettre sur les rails un pays qui a pourtant fait les grandes heures de la conquête spatiale.
« Nous devons arrêter de nous mentir à nous-mêmes et aux autres à propos de la situation des affaires, de nous convaincre que tout va bien ». Cette phrase profondément défaitiste est signée Igor Maltsev, cité par Ars Technica. Il s’agit du directeur général de RKK Energuia, une entreprise fondée en 1946 et dédiée à la construction de matériel spatial.
Vaisseaux spatiaux, modules de station spatiale, lanceurs, satellites… Tout ce qui est russe et destiné à voler dans l’espace passe entre les mains de ce géant industriel qui a vu passer Vostok, Spoutnik, Soyouz et tant d’autres projets marquants d’un demi-siècle de conquête spatiale.
Un programme spatial à l’arrêt
Cependant, à peine trois mois après sa prise de fonction, Igor Maltsev se morfond devant l’état du secteur spatial russe. Le directeur général s’est exprimé dans le site d’information Gazeta.ru, et ses propos ont ensuite été repris dans d’autres médias russes. Il y déplore une situation critique avec « plusieurs millions de dollars de dettes, des taux d’intérêt sur des prêts qui dévorent le budget, des progrès inefficaces et une perte de motivation d’une partie significative des équipes ». En bref, rien ne va plus et le programme spatial russe est à l’arrêt.
Ce type de prise de parole est rare en Russie. Les industriels et les officiels du Kremlin ont plutôt tendance à minimiser les difficultés et à insister sur toutes les grandes réalisations de ces dernières décennies. Et cela, même si les difficultés du secteur spatial national apparaissent de plus en plus au grand jour.

Depuis la guerre en Ukraine, la Russie a suspendu sa participation à de grands programmes scientifiques internationaux, notamment les projets avec l’ESA comme ExoMars. Une grande partie du budget national part en direction de l’effort de guerre. Par ailleurs, les sanctions internationales pèsent sur l’activité économique du pays.
Dans ce cadre, les taux d’intérêt grimpent en flèche pour les prêts et c’est un environnement moins propice pour investir, en raison de la hausse de l’incertitude et des mesures prises par l’Occident. Dans le secteur spatial en particulier, les risques sont d’autant plus grands que la participation future de la Russie à la Station spatiale internationale apparaît fragilisée. D’un côté, le leader de Roscosmos — l’agence spatiale nationale — a assuré vouloir poursuivre cette collaboration avec la Nasa jusqu’à 2030. De l’autre, il a été décidé de passer de quatre trajets vers l’ISS tous les deux ans à seulement trois, pour économiser.
De grands projets et des déconvenues
Avec une ISS approchant de la fin de sa carrière, avec une désorbitation prévue aux alentours de 2031, quelle sera la suite pour Moscou ? La Russie voudrait construire sa propre station orbitale, Ross, mais le calendrier est serré pour une livraison au début de la prochaine décennie, en raison des nombreux défis techniques, financiers et opérationnels à franchir.


Cela s’inscrit dans plusieurs déconvenues pour le secteur. En 2023, la sonde Luna-25 n’a pas réussi à se poser sur la Lune. Les missions Luna-26 et Venera-D à destination de Vénus ont été repoussées pour privilégier une « approche prudente ». À l’international, des rapprochements se font avec la Chine, notamment pour la construction d’un futur réacteur nucléaire sur la Lune, mais dans une configuration où la Russie est seulement le suiveur, àa la remorque d’un partenaire ambitieux, auréolé de succès.
C’est dans ce contexte qu’Igor Maltsev s’est adressé aux employés de RKK Energuia, affirmant qu’il faudrait presque un miracle pour sauver l’entreprise.

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