L’expression « chouffin » sort de son cocon pour se révéler au grand public depuis quelques semaines. On vous explique ce phénomène et comment cette figure stéréotypée s’est construite sur les réseaux sociaux.
Tout a commencé sur X et tout a dérapé avec un tweet, d’un auteur qui savait très bien ce qu’il faisait : « Mettez vos pépites de culture chouffine ici », le 13 août 2025. Le sous-entendu était évident : railler cette « culture chouffine », celle de ceux qu’on appelle des « chouffins ». Des centaines de réponses nomment ces éléments culturels et chacun y va de sa petite sociologie de comptoir, associant le chouffin à un film, une série ou un influenceur à cette culture.
D’où vient le terme « chouffin » ?
Selon JVFlux, qui se présente comme « le wiki de Jeuxvideo.com et de sa communauté », le terme « chouffin » viendrait du Blabla 18-25 ans de JV (anciennement Jeuxvideo.com), un sulfureux forum de Jeuxvideo.com. Sur ce wiki, apprend que le terme serait « né sur le forum en 2020 après qu’un forumeur ait listé les attributs caractéristiques du chouffin dans un topic [un fil de discussion] aujourd’hui perdu », puisqu’il a été supprimé. La première trace qu’on trouve aujourd’hui, c’est celle d’un certain ArPharazon qui aurait inventé le terme, dans un message toujours en ligne sur le site de JV. Cependant, la figure du chouffin est antérieure à cette discussion, elle existait déjà auparavant, mais sans terme synthétique.

« Chouffin » fait référence à une bière belge, la Chouffe. Un « chouffin » désignerait alors une personne, dont les caractéristiques, les goûts, le mode de vie, les attributs physiques, la manière de parler — bref, le portrait sociologique, a été dressé par les membres du Blabla 18-25 ans eux-mêmes, avec des dizaines de participants, des milliers de messages et d’images. Le tout sur plusieurs années : le topic a été publié en juin 2020 et les derniers messages datent d’avril 2024. L’un d’entre eux cite le message d’ArPharazon et note même : « ainsi naquit un mythe ».
Qu’est-ce qu’un « chouffin » ?
Le terme étant récent et plutôt de niche, il n’est aujourd’hui pas vraiment une réalité sociologique. Ce phénomène de création renvoie à la question de la sous-culture, explique le maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université d’Aix-Marseille David Peyron à Numerama. Les internautes créent des catégories en associant des goûts culturels à un mode de vie qui va avec : ils fabriquent des stéréotypes. C’est ce qu’ont fait les « forumeurs » de Jeuxvideo.com et c’est ce que font aujourd’hui nombre d’internautes.


Difficile de dire qu’un être humain rentre entièrement dans les nombreuses définitions qui existent pour désigner ces personnes. Ce n’est pas non plus parce qu’on rencontre un chouffin qu’il aura toutes les caractéristiques désignées. Néanmoins, on remarque que le chouffin appartient à un imaginaire collectif, auquel les internautes participent, à partir de leurs connaissances et leurs rencontres.
Il faut se rappeler qu’avant tout, le chouffin est une caricature humoristique, un meme qui amplifie certains traits pour rire, critiquer, ou se moquer. Il simplifie donc par essence la réalité sociale. S’il est péjoratif, c’est pour la valeur sociale qu’on attribue aux éléments culturels qu’il apprécie et qu’il défend ardument. On dit « chouffin » péjorativement aussi pour dénoncer une certaine fermeture d’esprit de gens qui seraient élitistes.
Cette figure est construite collectivement par opposition aux groupes valorisés, fans d’une culture populaire « légitime ». Elle est alors stigmatisée, « par exemple lorsque sont évoquées des pratiques pathologiques d’évasion hors du réel », expliquait David Peyron, qui étudiait les geeks. Ils sont pointés du doigt, puisque leur style de vie et leurs goûts ne sont pas valorisés par les élites (et la culture « savante » ou « légitime »). On désigne l’autre comme étant un chouffin pour s’en différencier, en disant « je ne suis pas comme ça ». Pour le chercheur David Peyron, le chouffin est l’une des sous-catégories du geek.
Synthétiser cette construction d’un imaginaire collectif, c’est notamment la mission de JVFlux. Ainsi, le wiki définit le chouffin comme un terme « désignant un type de geek, trentenaire, beauf sur les bords, très souvent assez fainéant, ayant un physique ingrat, barbu, malpropre, et fan d’une culture populaire mainstream comme Le Seigneur des Anneaux, World of Warcraft, et surtout de la série Kaamelott. » Le sobriquet a un équivalent féminin, la « chouffine », qui est bien plus rare. Un chouffin peut être rapproché de l’adulescent, au regard de ses passions ; il est considéré comme immature. On peut également lire qu’il « consomme à profusion des bières, telles que la chouffe ».


JVFlux se veut nuancé : « la description qu’en fait le forum relève de la caricature, mais elle permet de bien saisir le personnage ». Dans un autre topic en 2022, un « forumeur » du nom de VoltLeChien a tenté de regrouper tout ce qui pourrait s’apparenter au chouffin dans une image. Le tout dans un topic qui disait résumer « la sociologie du Chouffin » ; les forumeurs y fon,t comme souvent, leur sociologie vernaculaire.


Ce terme complètement francophone peut être rapproché du terme péjoratif « neckbeard », qui signifie littéralement en anglais « barbe de cou ». C’en est presque un équivalent, à la différence que les références culturelles entre les chouffins et les neckbeards sont différentes. Le stéréotype du neckbeard désigne aussi un homme adulte peu à l’aise socialement, imbu de lui-même, parfois en échec scolaire. Il peut s’identifier à des cultures alternatives, geeks, liées aux jeux vidéo. On peut également l’associer à des internautes masculinistes, voire incels. Son origine vient de la barbe de cou, qui renvoie à un manque de soins de la barbe. Il existe même son penchant conservateur, la figure du « chud ».
À quoi ressemble ce stéréotype construit sur les réseaux sociaux ?
Un chouffin est donc une caricature inspirée du forum Blabla 18-25 ans de JV, un stéréotype bien précis. Il est souvent décrit comme un homme cisgenre blanc, hétérosexuel et trentenaire. Sociologiquement, on peut le rapprocher des millenials (nés dans les années 80 ou 90). Physiquement, c’est le plus souvent un individu corpulent, voire obèse, avec du ventre. Ses cheveux sont en général foncés, négligés, gras et parfois longs. Ces hommes ont une barbe fournie, occasionnellement mal entretenue. Ils peuvent avoir des problèmes de vue et donc porter des lunettes. Le chouffin peut aussi porter un chapeau fedora, faisant référence au meme (et au stéréotype) du Fedora Guy, davantage répandu outre-Atlantique.
Les chouffins sont perçus comme des hommes « beaufs », négligés, à l’hygiène plutôt douteuse. Leurs vêtements sont généralement sales, comme des t-shirts noirs avec des pellicules. Ils s’habillent avec des vêtements qui font référence à des éléments de culture populaires : séries, films, jeux vidéo, groupes de musique, voire le Z Event. Le chouffin ne pratique pas d’activité physique et se nourrit mal, avec des aliments gras et sucrés. C’est quelqu’un de plutôt sociable, mais marginal. Un chouffin va penser avoir des goûts culturels pointus, alors qu’en réalité, ils sont mainstream. Ce sont ses goûts qui créent son identité, comme nombre d’autres groupes sociaux. I


Les forumeurs de JV ont même créé beaucoup de memes autour du chouffin, comme on peut le constater sur Risibank, un site de petites images à intégrer dans ses messages sur le forum. On en arrive même à stéréotyper leurs conjointes sur Internet, en décrivant leurs attraits physiques, ou leurs pratiques culturelles.
Le chouffin est avant tout consommateur de culture et de divertissement
Le chouffin écoute certains genres musicaux seulement. Le principal étant le métal mainstream avec des groupes comme Metallica ou Rammstein. Il écoute aussi beaucoup de rock alternatif. Cette figure est toutefois moquée pour ses goûts en matière de rap : il se cantonnerait au rap francophone, et uniquement à Orelsan (et son groupe des Casseurs Flowters), Bigflo et Oli ou encore à Stupeflip, n’appréciant par d’autres artistes. Avec son attachement à la pop culture, le chouffin écoute aussi des bandes originales de jeux vidéo, comme celles de la licence Zelda ou encore de Mass Effect. Enfin, le chouffin est fanatique des musiques médiévales, comme le décrit un site proche du Blabla 18-25.


Côté films et séries, le chouffin est un inconditionnel des créations d’Alexandre Astier et surtout de l’univers de Kaamelott. Il est particulièrement attaché à cet univers et le défendra corps et âme, quitte à dénigrer les autres cultures plus populaires et donc jugées moins bonnes. Il connaît par cœur les répliques de la série et les répète à tour de bras. Un chouffin est un fervent amateur de franchises populaires : Le Seigneur des Anneaux, Star Wars, Harry Potter, Marvel, Warhammer, Doctor Who ou encore World of Warcraft. Le chouffin est assurément un gros joueurs de jeux vidéo : les Zelda, Final Fantasy, Mass Effect, Elden Ring et autres Dark Souls n’ont pas de secrets pour lui.


Le chouffin est aussi décrit comme un adulescent, un adulte qui continue d’assouvir ses passions jugées enfantines ou adolescentes. Au regard du concept d’« habitus » de Pierre Bourdieu (à savoir des « dispositions, schèmes d’action ou de perception que l’individu acquiert à travers son expérience sociale »), le chouffin persiste dans ses pratiques adolescentes, bien que son monde social ait changé (il est devenu adulte). Il possède notamment des jouets ou éléments de décoration appartenant à ses univers préférés. On trouve par exemple des figurines Funko Pop ou des figurines issues d’éditions collector de jeux vidéo. Le chouffin décore son habitation de posters ou autres accessoires de cosplay, comme des épées.
Le chouffin est par ailleurs un internaute constamment en ligne. Sur Internet, il regarde beaucoup de streamers et autres vidéastes, en rapport avec les jeux vidéo, le cinéma, la politique, la philosophie, la science-fiction et plus généralement la pop culture. Parmi les « stars » des chouffins, on trouve Bob Lennon, LinkTheSun, Antoine Daniel, Joueur du Grenier, La Tronche en Biais, Nota Bene, Mickael J de FERMEZ LA ou encore Matthieu Sommet.
Le chouffin est en voie de disparition
Le chouffin est un stéréotype qui cristallise une caricature de la sous-culture geek des années 2000-2010. Socialement, il est vu comme inoffensif, mais parfois malaisant, oscillant entre une attitude immature et une assurance dans ses connaissances geek. Mettre un mot péjoratif sur ce stéréotype ne serait-il pas en signer l’arrêt de mort ? Par les jugements associés à cette figure, personne aujourd’hui ne se revendique comme chouffin.
Pour le chercheur en sciences de l’information et de la communication, même si de nouvelles références arrivent, il y a une forme de morcellement de la pop culture. Les références vraiment mainstream sont de moins en moins nombreuses, par rapport à la génération des chouffins. Il existe beaucoup de niches, chacun va trouver sa série ou son univers pas très connu, mais il n’y a plus de grands phénomènes comme avec Kaamelott, Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou encore Star Wars.
On utilise aujourd’hui l’expression avec ironie, nostalgie, voire affection, pour parler d’une figure en perte de vitesse, rattrapée par son époque. Un chouffin qui s’est construit sur YouTube, les forums, Twitter et le début des jeux en ligne, rattrapé par TikTok et Instagram. Ce sont surtout les plus jeunes qui moquent ou caricaturent leurs aînés en cherchant à les identifier, nous explique David Peyron.
Mais ceux qui se moquent des chouffins sont peut-être les chouffins de demain, le temps que les références culturelles évoluent.

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