Les pires idées des politiques français après la mort de Jean Pormanove

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Les partis politiques français n’auront pas tenu une semaine avant de réagir à la mort de Jean Pormanove par des propositions de loi et d’autres idées loufoques. Ce fait-divers tragique mérite sûrement mieux.

Le tragique décès de Jean Pormanove en plein live a révélé de profondes failles dans la manière d’encadrer le numérique en France, mais surtout, de faire cesser de la violence manifeste. À chercher les coupables collectifs idéaux, on se perd assez vite en grandes considérations éthérées, oubliant trop vite la nature des productions du « Lokal » et l’irresponsabilité morbide des viewers. Ce sera à la justice de trancher.

Mais un tel fait-divers est aussi un superbe tremplin pour des idées médiocres, fournies par la classe politique française. On le redoutait, cela n’a pas manqué : les propositions lunaires ont fusé depuis la révélation du drame ce lundi 18 août 2025. On en regrette presque la bonne vieille création d’un numéro vert.

Augmenter le budget de l’Arcom

Action, réaction, boulimie budgétaire : à gauche, le député PS Arthur Delaporte a estimé que « Avec seulement 23 personnes pour appliquer le Digital Service Act, l’Arcom n’a évidemment pas les moyens d’appliquer sa mission de contrôle et de sanction ». Il s’est fait rapidement reprendre par des chiffres : l’Arcom, c’est 49,9 millions d’euros de budget en 2025 — 46 millions en 2022, ce qui montre une certaine stabilité.

L’Autorité, fusion du CSA et de la Hadopi, employait 355 personnes en 2022 pour traiter ses missions, toujours selon sa page Wikipédia. Cet effectif ne semble pas avoir évolué. Si ses missions couvrent l’étendue du spectre audiovisuel, y compris la télévision, on ne peut pas dire que l’Autorité soit sous-dotée. En Europe, elle est dans la moyenne haute (30 millions de budget sur l’autorité italienne comparable), si on retire l’Ofcom britannique avec ses 170 millions de budget, mais qui gère aussi la poste et les télécoms !

Bref, dans une France en crise budgétaire profonde, peut-être faudrait-il d’abord repenser l’efficacité opérationnelle du régulateur, qui avait été saisi par Mediapart dès décembre 2024 sur cette affaire ?

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Le logo de l’Arcom. // Source : Arcom

Obliger la censure par IA

Il fallait un buzzword, c’est à droite qu’on le trouve ! Du côté des Républicains, un projet de loi a été déposé pour contraindre tout fournisseur de contenu à « intégrer une IA qui coupe immédiatement tous les contenus illégaux ». La belle affaire !

Il est vrai, reconnaissons-le, que YouTube, Facebook et autres géants du Web ont aujourd’hui des algorithmes permettant de censurer à la volée du contenu illicite. Cela dit, cette censure est fondée en grande partie sur du copyright et des cas extrêmes universellement condamnables (pédocriminalité, racisme, appel à la haine, pornographie si la plateforme est accessible aux mineurs, etc.).

Mais les nombreuses histoires révélées par les médias ces 10 dernières années montrent que l’interprétation par une IA de ces contenus est souvent un nouveau problème, plus qu’une solution. Autrement dit, il est loin d’être certain qu’une IA aurait détecté quoi que ce soit de problématique sur les vidéos de Jean Pormanove — ou à lui demander d’annihiler toute violence en vidéo et tuer dans l’œuf toute diffusion d’un jeu. Sans parler, comme souvent en politique, de la faisabilité d’une telle censure : les géants du web ont les ressources et la technique pour cela et seraient, comme souvent, avantagés voire positionnés en situation de monopole s’ils sont les seuls à pouvoir délivrer la solution.

Ou alors pense-t-on à une IA souveraine, développée par l’État et imposée aux plateformes ? Bon courage (et rendez-vous en 2050).

Une taxe pour financer un dépistage de l’addiction aux écrans

On aurait pas imaginé le centre-droit, accusé souvent à gauche d’avoir libéralisé le pays, de créer une nouvelle taxe, mais Gabriel Attal a bel et bien eu cette idée. L’ancien premier ministre souhaite créer « une taxe sur les plateformes pour financer la recherche sur l’addiction aux écrans et pour la santé mentale ».

Difficile de comprendre pourquoi une taxe en plus serait nécessaire pour financer ces sujets de recherche importants, ni pourquoi l’addiction aux écrans est remis sur le devant de la scène dans une affaire de violence et de mort en direct. La télé-poubelle existait avant Kick et le lien entre des addicts aux écrans et les spectateurs du Lokal n’est pas évident.

Au moins donnerons-nous à Gabriel Attal un point « c’est l’intention qui compte » : le sujet de l’éducation individuelle des jeunes au numérique n’est pas pris au sérieux en France.

Pour réduire le temps d'écran, Android propose un mode noir et blanc la nuit.Pour réduire le temps d'écran, Android propose un mode noir et blanc la nuit.
Pour réduire le temps d’écran, Android propose un mode noir et blanc la nuit. // Source : Numerama

Passer en noir et blanc après 30 minutes d’usage

C’est peut-être la proposition la plus ubuesque et c’est encore Gabriel Attal qui la formule. Elle montre en creux sa connaissance des mécaniques de l’addiction aux écrans, ce qui n’est pas une mauvaise chose : oui, le noir et blanc est une des techniques utilisables pour se lasser de regarder du contenu.

Mais l’imposer « aux moins de 15 ans » révèle aussi toute la pensée magique derrière la régulation. Déjà, pour savoir qu’une personne à moins de 15 ans, il faut savoir l’âge de toutes les personnes utilisant un service et avoir le moyen de le contrôler par autre chose que du déclaratif. Cela signifie un contrôle de l’identité systématique sur le web et même sur les appareils, directement au cœur des systèmes d’exploitation. C’est Google et Apple qui vont être ravis d’avoir à gérer ces documents ultra-sensibles — c’est tout le sujet de la lubie de Clara Chappaz et du gouvernement actuel sur le contrôle de la pornographie.

Ensuite, il faut implémenter une solution technique sur l’intégralité du web (ou à défaut, dans le système d’exploitation) qui agit de la sorte, contrôle l’âge, minute le temps d’usage sur des vidéos ou des réseaux sociaux et bascule en noir et blanc. Autant le dire tout de suite : cela n’arrivera jamais et si cela arrivait, ce serait un jeu pour les ados de contourner ces blocages.

Le temps passé sur les écrans est un véritable sujet de société, mais il est difficile de croire qu’une solution technique puisse apporter une solution. Encore une fois, l’éducation, personnelle et collective, est un moyen bien plus efficace d’encadrer le numérique. Mais il est plus complexe à mettre en place et plus long-termiste : autrement dit, l’inverse des préoccupations du politique.

Nous mettrons à jour cet article avec les immanquables propositions à venir de celles et ceux qui ne se sont pas encore manifestés.

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